"Identités, radicalisations, réseaux sociaux… comment sortir du clash ?" Animé par Rafael Tyszblat, ce débat non décisionnel, organisé dans le cadre de la Nuit des débats de la Mairie de Paris, a rassemblé 8 participants, en plus de l’animateur. Le niveau de diversité culturelle, ethnique, générationnelle et de genre était très satisfaisant.
Après un tour de présentation des participants, l’animateur a proposé d’aborder une question qui prenait le contre pied du titre même : y en a-t-il parmi les participants qui aiment le clash ? Certains regardent-ils certaines des vidéos de clash qui abondent sur internet ? Et si oui, pourquoi ? Si certains ont exprimé leur dégoût et leur rejet du clash, d’autres ont admis en « consommer » parfois, « comme un spectacle », déclarant même en apprécier l’aspect rhétorique voire la valeur informative. Le clash, à travers notamment les commentaires postés en fin d’articles en ligne, permet aussi de « prendre le pouls » d’une société donnée, expliquait un participant.
A la question de savoir si les participants eux-mêmes avaient été victimes de propos haineux ou avaient participé à un clash en ligne, presque tous ont répondu par l’affirmative, narrant des exemples très variés de ces altercations virtuelles. Très vite, il s’est agit de définir ce que l’on entend par clash : s’agit-il d’un simple débat d’idée ou d’un échange où la violence verbale explicite ou implicite finit par fuser ? Il est vite apparu que l’une des caractéristiqued du clash est la tentative de ses protagonistes de dominer, voire d’humilier l’autre. L’un des problèmes du clash clairement identifié est qu’il tend à se perpétuer puisque chacun essaie de dominer l’autre.
Une bonne partie de la discussion a porté sur le diagnostic à poser, ce qui fut loin de faire l’unanimité : le clash s’est il accru avec l’apparition des réseaux sociaux ou ces derniers n’en ont-ils été que le révélateur ? Chaque participant a pu apporter sa réflexion sur ce point, partageant parfois des expériences personnelles des conflits intellectuels en ligne ou non. Mais si ces tentatives de dominer voire d’humilier ne sont pas forcément apparues avec Facebook ou Twitter, il a semblé évident au groupe que les réseaux sociaux constituent un terrain extrêmement favorable à la multiplication des clashs. Plusieurs raisons à cela ont été évoquées et débattues :
- l’absence de cadre
- l’absence ou l’insuffisance de la modération
- l’anonymat relatif
- le sentiment d’impunité dû aux éléments précédents et à l’« effet écran »
- le fait que les plateformes en question ne sont pas spécialisées mais abordent tous les sujets.
- Le fait que chaque acteur se prend pour un expert, même sans être « sachant ».
Parmi toutes ces raisons la dernière apparut comme la plus pertinente : la démocratisation de la parole publique, sans démocratisation équivalente du savoir. Ainsi, dans un monde où l’expression publique est perçue comme une source de pouvoir, chacun y va de son offensive rhétorique, avec une qualité de réflexion et un degré de civilité plus que variables.
En dehors des réseaux sociaux, il est aussi apparu une fonction essentielle du clash qui aboutit à sa perpétuation : le clash est un outil fédérateur d’un camp politique contre un autre. C’est un instrument très puissant de manipulation des foules. Les récents événements autour du voile islamique en ont constitué une illustration criante. Le « clasheur » prospère parce qu’il devient le champion de certaines causes. Le clash est aussi un spectacle usé et abusé par les médias traditionnels. Le vieux paradigme consistant à penser que la confrontation voire la violence augmentent l’audience et l’audimat a la peau dure, malgré le l’écœurement exprimé par de plus en plus de citoyens et de consommateurs de média. Ainsi la responsabilité de la persistance de cette culture de l’affrontement est apparue comme partagée entre politiques, médias et citoyens.
Lors de la dernière heure de débat, les participants étaient invités à explorer des pistes de solutions possibles. Comment éviter de tomber dans l’escalade ? Quelles solutions pour contrer la haine ?
- Dénoncer et traquer les harceleurs ? C’est une option nécessaire mais pas toujours satisfaisante et souvent trop longue et couteuse.
- Montrer plus d’amour ? Soutenir ceux qui se font insulter ? C’est l’objectif de certains collectifs comme #Jesuisla, respectzone.org ou l’application Bodyguard qui peuvent s’avérer utile pour les victimes, même si leur valeur éducative et préventive reste à prouver.
- Respecter l’adage Don’t feed the trolls qui consiste à systématiquement refuser d’engager la conversations avec ceux qui postent des commentaires systématiquement désobligeants ? Oui mais l’accusation de « trollisme » est parfois un peu facile car qui décide de l’attribution de ce qualificatif ?
- Se désabonner des réseaux sociaux ? De plus en plus de gens y pensent, y compris parmi les participants.
- Tenter d’engager un dialogue avec les « haters »? Cette dernière solution a été tentée avec succès par deux participants qui ont cherché à restaurer la civilité de l’échange en ligne avec ceux qui les ont attaqués. Cette restauration du lien par le dialogue n’est pas toujours adaptée, notamment lorsqu’il n’y a aucun lien à restaurer du fait de l’anonymat de ceux qui agressent et du caractère éphémère de l’altercation. Mais la recréation du lien humain par l’instauration d’un dialogue est une solution à ne jamais écarter.
Il est aussi clairement apparu qu’il est préférable de prévenir l’escalade plutôt que de tenter de la désamorcer une fois qu’elle a commencé. La prévention par l’éducation aux conséquences du clash et de la haine semble une démarche indispensable.
Malgré l’énumération de ces pistes possibles, l’objectif du débat n’était pas de résoudre le problème posé mais du moins d’en avoir une compréhension plus claire et enrichie. De ce point de vue chaque participant a exprimé sa satisfaction d’une discussion entre personnes très intéressantes et d’un échange respectueux et riche, si rare en ligne, validant ainsi l’approche du débat non décisionnel.